Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 15:00

L'auteur Illustrateur Sergio Toppi vient de nous quitter des suites d'un cancer à presque 80 ans.

 

autoportraitToppi

Il a quitté notre plan astral pour en rejoindre un autre, quelque part dans une galaxie moebiusienne où le shaman et l'artiste ne forment qu'un.

Pour moi, plus qu'un raconteur, il était un sorcier, quelque part entre les oeuvres poétiques de Baudouin... et les fables aventurières de Will Eisner.

La construction audacieuse des planches de Toppi en a déstabilisé plus d'un, sans doute les mêmes qui renvoient Hal Foster au rayon des illustrateurs minutieux et René Hausman a un dessinateur animalier.

planche

Pour apprécier la façon par laquelle Toppi utilisait le contour d'une épaule d'un personnage pour en faire l'amorce d'une falaise accueillant ce même personnage quelques cases plus loin, il fallait avoir gardé un peu de ces manières de l'enfant, et profiter du simple plaisir du vertige provoqué par leur découverte.

 

collectionneur

 Peut-on d'ailleurs seulement encore parler de cases chez un auteur qui s'est si souvent affranchi d'en tracer ? Pourquoi enferner l'espace et le temps dans un enclos, quand un même ciel enrobe nos déplacements ?

Je soutiens que sa narration n'était pas sans rapport avec le génie inventif du papa du Spirit : contrairement à ce que certains pensent, ce n'étaient pas là de simples stratagèmes graphiques, effets gratuits de sa part pour "tomber de la belle page".

 

Il faisait partie de ceux qui me font considérer une planche comme un tout, un tableau destiné à être embrassé d'un seul regard, d'une même émotion, nuancée de différents "moments" à l'intérieur, et non comme une seule juxtaposition de petits tableaux posés les uns à côté des autres qui, même s'ils figurent une continuité entre eux, ont pour limite de réduire (quand même un peu) une planche de BD à un sempiternel gauffrier.

Chez Toppi, l'adjonction de bulles systématiquement et parfaitement rondes (faites au trace-cercle) figurait la forme idéale pour compléter l'équilibre de la planche, comme de petites bulles d'air, remontant vers la surface dans le grand rectangle d'une page, elle-même harmonieusement composée d'applats noirs, de réserve de blanc, de croisés, d'ondulations maîtrisées et d'absence de contours.

 

                                          Le Mondrian de la BD !

Comme un même thème musical soude ensemble les différents plans d'une même séquence de film, l'imbrication des cases les unes dans les autres dans l'oeuvre de Toppi faisait partie du processus d'enchantement, d'hypnose qu'il cherchait à produire sur le lecteur. Quant à ses histoires, elles n'étaient souvent que l'illustration de cette recherche d'illusionisme : sorciers, shamans, mirages, reflets, faux-semblants...

vickingsQuand on parcourt son oeuvre, on est frappé par une récurrence : la quasi-absence totale de perspective ! Pas de point de fuite vers lequel les lignes se rejoindraient à l'infini : les bâtiments, la nature, les personnages sont présentés de face ou de profil, comme un théâtre d'ombres (tiens, encore une réccurence avec Edmond Baudouin dont "Théâtre d'Ombres" est le titre d'un album). Et on l'imagine bien, ce cher Sergio Toppi, en train d'animer ses personnages-marionnettes derrière un drap tendu et éclairé par l'arrière, tandis qu'il scrute côté public, de son regard appuyé de sourcils épais par-dessus ses lunettes, les visages tour à tour émerveillés et effrayés de ses lecteurs.

parmi les marionnettes, il y aurait la sublime Sharaz-De, encore engourdie de sommeil et prête à raconter son rêve au sultan pour sauver sa vie. il y aurait aussi la longue silhouette du Collectionneur (son seul personnage récurrent), en train d'évaluer l'état d'une amulette maudite récemment acquise. Il y aurait aussi un ou deux poilus de la Grande Guerre, Sitting-Bull caressant l'encolure de son cheval, un Aborigène portant la veste d'un officier Anglais, une femme sublime avec les cornes de Belzebuth, un Jivaro halluciné, ou encore un Néandertalien soignant les plaies que lui aurait porté son combat contre un ours, le tout sous le regard d'une chouette perchée sur le sceptre de quelque mage oriental.

 

Je m'imaginais un peu Sergio Toppi comme Charles Aznavour dans "Les Fantômes du Chapelier" : un physique de petit artisan, discret, et dont la modeste boutique cachait bien les incroyables secrets de son propriétaire. 

Et à l'instar de la belle Sharaz-De dans son palais des Mille et Une Nuits, Toppi nous y raconterait lui aussi encore et encore, de nouvelles histoires fantastiques,
 de ces récits dont la fin n'est pas encore certaine après que la dernière phrase ait inversé la chute attendue.

 



tibetJe perçois son oeuvre comme une sorte de descendance, à la fois des fameux  EC Comics (Les Contes de la Crypte...), mais aussi comme l'héritage de cette tradition toute paysanne des veillées contées d'antan, ou encore des écrivains de nouvelles fantastiques à la Jean Ray ou Maupassant.

 

On sentait chez lui une jubilation à placer le cadre ses histoires dans un contexte historique qui lui permettrait de dessiner des costumes militaires bariolés avec ses casques lourds ornés de plumes, des boucliers antiques, des moustaches tournicotées et des gradés pompeux. Il était exceptionnellement doué pour dessiner des monstres, des animaux, et des hommes devenus fous, mêlant les uns aux autres !

 

Sergio Toppi avait pour mentor et ami le grand Dino Battaglia. Il était le compatriote d'Hugo Pratt. A ce titre, je n'ai jamais bien compris pourquoi le père de Corto Maltese a connu un si large succès (et ô combien mérité), avec une oeuvre pourtant parfois difficile d'accès... quand les trésors virtuoses de Toppi auraient dû faire de lui un nom aussi familier du grand public que peuvent l'être ceux de Tardi, Moebius ou Loisel.

 

Car son oeuvre dense et fascinante semble aujourd'hui ne faire l'objet "que" d'un culte auprès des dessinateurs eux-mêmes (dont votre serviteur), et d'une poignée d'éclairés, public certes restreint, mais totalement conquis.

Les livres portant son nom sont aujourd'hui les seuls que j'achète systématiquement, ou à défaut, dont je souffle les titres autour de moi si leur sortie coïncide avec l'imminence de mon anniversaire ou l'approche de Noël.

 

La découverte de ses originaux, aussi immenses qu'éblouissants, lors d'une exposition à Quai des Bulles en 2005, m'ont fait aller le voir pour une séance de dédicace, unique rencontre, regrettant alors de ne pas avoir choisi l'Italien à l'école (puisqu'il ne parlait pas Français).

 

Quand, invité à une émission radio consacrée à la BD, on me pose la question rituelle : "Quel livre ou auteur aimeriez-vous faire connaître?", par deux fois, et à quatre ans d'écart je répondrai de la même manière : "Sergio Toppi !"

 

Ses livres sont ceux que j'aime offrir à ceux dont je me sens le plus proche.

 

 Ils m'ont donné envie de rentrer en contact avec les éditions Mosquito de Michel Jans, responsables du bel écrin dans lequel on peut lire aujourd'hui son oeuvre en Français.

 

Ces mêmes éditions pour lesquelles j'ai fait La Merveilleuse Histoire des Editions ROA, et pour lesquelles je prépare un recueil d'histoires fantastiques en noir et blanc fortement influencé par mes lectures de Toppi.

Pour toutes ces raisons,

 

Grazie Mille, Maestro !

 

 

 

loup

 

Par quoi commencer pour découvrir Toppi ?

 

Je suggère Sharaz-De (tome I et II - chez Mosquito) :

 

Sans doute son oeuvre la plus connue, recueil et adaptation des Contes des Mille et Une Nuits, l'érotisme éclipsé au profit d'une ambiance fantastique toute toppiesque.

 

Chaque tome pouvant se lire indépendamment, n'hésitez pas !

 

couv-sharazDe-Tome1  couv-sharaz-De-Tome2

 

Si vous êtes séduit, laissez-vous enchanter par un titre, et comme moi, revenez-y encore et encore.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Odkin le Immi 29/08/2012 16:36


Et
moi je me rend compte que je connais mal Toppi, à découvrir donc ( Mais le mois prochain il y a plusieurs Andréas et mon budget n’est pas extensible à volonté )

Lefeuvre 29/08/2012 18:16



Ah mais si un seul lecteur de cette chronique achète et aime ne fût-ce qu'un livre de Toppi, ça aura valu le coup !


Pour Andréas, il y a une méga expo de prévue pour la prochaine édition de Quai des Bulles (fin octobre à St Malo).


Si tu aimes, c'est l'occasion de venir un week-end dans l'Ouest, et de se croiser !



ALeX 27/08/2012 11:56


Ah bah la vache ! tu vois je ne connaissais pas du tout et tu me donne vachement envie de découvrir :)


Merci pour ce billet.

Lefeuvre 27/08/2012 15:10



C'était le but de la manoeuvre : Merci à toi donc !



douvry jean françois 25/08/2012 22:40


bel hommage d'un vrai connaisseur de l'oeuvre !


 

Lefeuvre 26/08/2012 14:30



J'étais fan !


(mais on l'aura compris !)


Merci pour le mot, et bravo pour votre monographie d'Hermann (un autre dont je suis fan).



galien 23/08/2012 09:41


Très beau texte, en harmonie avec l'hommage.


Toppi, fait partie des magiciens : on a beau peaufiner, chercher, se perfectionner avec nos crayons, il parvient avec les mêmes outils à dresser des chefs-d'oeuvre narratifs, à donner des
textures inouïes.


Chaque planches est un recueil de détails et de précision, un ode  à la beauté.


C'était un grand Monsieur.

Lefeuvre 23/08/2012 11:14



Amen !



phil 23/08/2012 09:11


ah oui,  c'est vrai que d'autres gens nous lisent :-)

Lefeuvre 23/08/2012 11:14



Si j'en crois mes stats, on tourne (hors été où c'est bien plus calme) à une soixantaine de personnes différentes par jour.


C'est pas Boullet, mais ça me plaît déjà bougrement bien !


J'en profite pour remercier ceux qui passent ici, et j'espère que ça en incitera au moins quelques-uns à ouvrir un album de Toppi !



soyouz 23/08/2012 00:08


Que nenni : parce que l'avantage d'un blog, on peut faire suivre la page ! Bel hommage ! Merci !

Lefeuvre 23/08/2012 11:11



Oui, bien sûr, Soyouz !


J'ironisais un peu en soulignant que c'est un petit club ici, du moins chez ceux qui réagissent en laissant des commentaires à mes Post : il y a Phil Cordier, toi-même, Zaïtchick/Franck Jammes,
Galien, Odkin et une toute petite poignée d'autres !


D'autres s'évertuent à ne réagir que par mail (ils se reconnaîtront, ces timides !), et d'autres uniquement à ne faire que lire, ce qui est déjà bien.



phil 22/08/2012 15:44


Magnifique hommage


Je ne suis jamais "tombé en amour" de ses livres (l'hésotérisme peut être?) mais j'en reconnais la grace, la poésie et la beauté


On le retrouve assez régulièrement au détour d'un trait chez Simonson je trouve

Lefeuvre 22/08/2012 16:08



eh oui !


au détour d'un trait Sienkiewicz aussi, même pour le traitement de la couleur de ce dernier.


Marrant que tu sois le premier à réagir : à la base, ce texte a commencé dans un mail destiné à répondre au tien de ce matin, et te dire combien son oeuvre comptait pour moi.


Comme quoi, on s'embête à faire des blogs, alors qu'on pourrait juste s'appeler !



A Propos De L'auteur

  • Lefeuvre
  • Auteur BD/Illustrateur né en 1977, marié et papa de deux enfants.
  • Auteur BD/Illustrateur né en 1977, marié et papa de deux enfants.