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6 août 2010 5 06 /08 /août /2010 09:52

C'est l'été. Tout est calme cette nuit. Le bourdonnement grave d'un  bombyx vient me tirer du transat où je me suis assoupi. Pas un bruit dans le jardin endormi. Je regarde mécaniquement le numéro de page du roman "La Malvenue" (Seignolle), sur laquelle je me suis endormi environ une heure avant.

 

Il fait encore bon dehors, mais je serai définitivement mieux dans mon lit.

  

Vous y êtes ?

 

Le décor aoûtien étant planté, je peux commencer.

 

 On attaque avec une affiche de cinéma. Frazetta a beaucoup travaillé pour Hollywood et ses travaux coûtaient cher. De Clint Eastwood (the Gauntlet - "L'épreuve de Force"), à Woody Allen en passant par Robert Rodriguez (From Dusk Till Dawn - "Une Nuit en Enfer") ou Polanski ("Le Bal des Vampires") parmi tant d'autres, la signature Frazetta était un must du cinéma depuis les années 60 jusqu'au milieu des années 90.

 

Au vu du palmarès, on comprend aisément pourquoi tant de graphistes se sont inspirés du "peintre qui fait vendre", ou pourquoi on leur aura explicitement demandé de le faire.

Premier exemple avec la peinture ci-dessous :

 

norseman.jpg

"The Norseman" - Couverture du roman "Flashing Swords" de Lin Carter -  © Frazetta 1972

 

On retrouve un guerrier à peu près dans la même position (les bras sont inversés) sur l'affiche du très agréable "Dragon du Lac de Feu" de Disney - 1981. Ce visuel est celui qui a été utilisé pour la version DVD. Il existe deux autres magnifiques affiches pour l'exploitation du film en salle, dont l'une par le grand Jeff Jones.

 

dragon-lac-feu.jpg

comme on dit sur France 2 : " A vous de juger " :

 

norseman-dragon.jpg

                      Frazetta                                                Frazettade

 

Comme dans l'exemple ci-dessus, Frazetta a peint de nombreux tableaux dont la composition place le spectateur derrière le héros (alors vu de dos), avec la menace qui le surplombe et lui fait face autant qu'à nous.

 

Sur ce modèle, on trouve dans la collection Soleil Celtic nombre de couvertures très inspirées des codes graphiques de Frazetta, notamment pour les séries Les Duides, Merlin, Merlin le Prophète ou Arawn.

     

Le sombre personnage ci-dessous me semble provenir d'une étude de Frazetta à la gouache trouvée au dos d'une trading-card de Frazetta, pour une de ses multiples versions du Death Dealer.

   

merlin.jpg

"Merlin"  - Tome 3 - (Istin - Lambert - Stambecco)

 

Sur cette couverture, on retrouve la même pose que sur l'original par Frazetta (ci-dessous), et même le rocher qui remplace  la proue de l'esquif du dessin de Frazetta a gardé la même forme.  Même cape au vent, mains jointes et posées sur le pommeau d'une épée et pied posé en avant.

 

rough-deathdealer.jpg

 

 

 

L'image ci-dessous a été réalisée à la fin des années 80 par un jeune surdoué nommé Simon Bisley et à qui, pas mal de dessinateurs de l'écurie Soleil Celtic devrait payer au moins 50% de leurs droits d'auteurs (Le reste se partageant entre Jim Lee, Frazetta et une pincée de Loisel pour les Contes du Korrigan) tant ces influences s'y retrouvent.

 

Slaine-cover.jpg

 Slaine tome 2 "Les Armes Sacrées" - paru en France aux éditions Zenda en 1989

 

arawn3.jpg

  "-Pour crâner en société, moi, Arawn, barbare de père en fils, j'achète mes haches chez "Slaine", et mes casques chez "Death Dealer". Alors pourquoi pas vous !"

 

FrankFrazetta-The-Death-Dealer-III-1987.jpg 

 Death Dealer II © Frazetta - 1986.

 

Deahtdealer-sketch2.jpg

Le sketch (étude) à la gouache du même tableau.

 

frank-frazetta-s-dealer.jpg

Une autre version de la même composition, toujours par Frazetta...

 

 

arawnPP3.jpg

 

... et la couverture du recueil des 3 tomes de la bande dessinée "Arawn", hymne à la paix à lire en écoutant un nocturne de Chopin. On notera que cette compilation s'appelle "La preuve par 3" !

Tout y est, depuis les côtes décharnées, la main d'un macchabée qui tient toute seule en l'air (piquée à "The Barbarian", ci-dessous) et l'indispensable crâne fiché sur sa pique.

 

conan-ff-detail3

Détail de "The Barbarian": Tableau si pompé, détourné, pastiché ou "hommagé" qu'il a nourri à lui tout seul une des plus copieuses chroniques des Frazettades à lui tout seul ici.

Je le remets en entier, car il me semble que la couverture d'Arawn au-dessus est un mix inspiré à la fois du Deaht Dealer pour le look, et de "The Barbarian" pour l'idée de pose (main posée sur l'épée au milieu d'un monticule-carnage).

"Oui mais la mienne est plus grande !" semble nous rétorquer Arawn.

 

Peut-être, mais tu t'en sers moins bien, mon grand.

 

conan-ff

 

 

case-a-la-slaine2

  Au-dessus et en dessous, quelques exemples de la réutilisation pirate du Death Dealer renommé Arawn (éditions Soleil toujours).

 

case-a-la-slaine3.jpg

 

MERLIN-LE--Prophete.jpg

Merlin le Prophète : "Il revient, et il est pas content".

 

Casque à corne sur visage noir, ciel apocalyptique et monticule de crânes. Il est loin, le Merlin de Disney. Par Istin et Goux

 

Et maintenant, une ou deux images de Slaine par Simon Bisley qui datent de la fin des années 80. Avant, quoi. 

 

Slaine-cover3.jpg

 

Slaine-cover2.jpg

 

Si vous vous intéressez à l'imaginaire celtique en bande dessinée, et que vous souhaiteriez lire des ouvrages dont la construction iront au-delà des lieux communs "gentils païens contre méchants serviteurs du Dieu unique" (J'en suis désolé... mais il faut bien admettre que ça se limite quand même souvent à ça), je ne peux que vous conseiller "Bran Ruz" (Casterman) de Auclair et Deschamps. Concernant la féerie en bande dessinée, je vous invite aussi à essayer, si ce n'est déjà fait, tout ce qui porte le nom de Pierre Dubois, Brian Froud, Allan Lee, Hausman ou Toppi.

 

Ces gens connaissent leur sujet au-delà de références (bonnes au demeurant) limitées à une trilogie tolkienesque, Le Nom de la Rose, Marion Zimmer Bradley (Les Dames du Lac, Les Brumes d'Avalon) ou Slaine.

 

La féerie qui se montre trop facilement, n'en est plus. Les concours d'oreilles pointues, les nymphes sexy, tatouées, boy-buildées me donnent moins de frissons que la jolie Clochette de Loisel ou même celle de Disney. Jamais de grands barbus musclés qui jettent des boules de feu façon Dragon-Ball ne parviendront à générer la magie de la séquence où deux petits orphelins fuient en barque  - sous l'oeil complice d'un crapaud, d'un renard, d'une araignée puis d'une chouette - un pasteur psychopathe dans "La Nuit du Chasseur".

 

Frissons dans l'échine garanti !

   

 

On termine avec Soleil Celtic avec la couverture ci-dessous par Olivier Ledroit qui nous a gratifié il y a quelques années de la couverture ci-dessous pour le tome 3 des "Contes de l'Ankou", toujours sous la houlette deJean-Luc Istin (directeur de la collection).

 

contes-ankou.jpg

 

La composition est assez efficace, et correspond au public gothico/ado/métallica qu'il vise probablement.

 

- Ce qui me gène ici, c'est que quiconque a lu un des terrifiants contes originels de l'Ankou tels ceux qu'Anatole Le Braz a respectueusement recueillis dans les années 1890, en se déplaçant lui-même de ferme en ferme, se trouvent ici déformés d'une manière qui doit moins à mon sens à l'inspiration heureuse qui enrichit une histoire recueillie "brute de pomme" ( c'est le texte rédigé et paru dans La Légende de la Mort), qu'il ne le trahit : Une femme nue embrassant l'Ankou comme une sorcière étreint le Diable sur une pochette de disque pour métalleux de base est un contre-sens, et anéantit tout espoir de compréhension de la vision de l'au-delà caractéristique de l'imaginaire paysan breton  (tout à fait présent dans l'oeuvre originale).

 

- Dans la légende de la Mort (je parle bien du livre d'Anatole Le Braz, et pas de la bande dessinée qui lui prend son nom et ses histoires), l'Ankou n'y est jamais décrit comme la Mort elle-même, mais comme son pathétique ouvrier, et 'il n'en est que plus tristement terrifiant !

 

Les histoires rassemblées dans la BD des éditions Soleil "Les Contes de l'Ankou", composé pour ce que j'en sais en grande partie de contes issus de "La Légende de la Mort", est un patchwork de styles, peu documentés et qui doit plus à l'esthétique de la trilogie de films Blade, voire au romantisme pouët-pouët à la Twilight... qu'à la sensibilité armoricaine, telle quon peut la ressentir - par exemple-  à la lecture du "Foyer Breton" (Emile Souvestre - 1844)

 

Mais peut-être Olivier Ledroit ne s'est-il uniquement rappelé inconsciemment la composition du tableau de Boris Vallejo (ci-dessous) au moment de créer son image :

 

 

Vampire-sKiss.jpg

 

Vampire's Kiss - © Boris - 1979

 

Tiens ! Parlant de Boris... Il me revient en tête un de ces tableaux où l'on sent à plein nez comment le peintre Chilien fait poser des culturistes huilés dans son atelier de Lima pour créer ces peintures :

 

ConantheMagnificent.jpg

Conan the Magnificent © Boris - 1983

 

 Ce qui me fait revenir au tableau de Frazetta qui a ouvert cette chronique "Norseman"...

 

norseman.jpg

 

... Et qui la referme.

 

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commentaires

Fabrice 18/08/2010 12:18



Salut Laurent,


Il y a un autre exemple d'hommage à Frazetta ici : http://www.hiddenrobot.com/POWERS/pop.html


Comme Powers est l'une de mes séries de comics favorites (je crois t'en avoir déjà parlé), je ne voulais pas manquer l'occasion de t'envoyer ce lien.


À bientôt,


Fabrice



Lefeuvre 18/08/2010 13:16



hello Fab,


et merci beaucoup pour ton superbe exemple d'hommage à FRAZETTA, dès que j'aurai un moment, je consacrerai une pleine chronique à cette seule affiche qui a tant inspiré...


A bientôt.


Laurent



Zaitchick 08/08/2010 10:06



Je dis... Il a bien parlé.



Xavier 08/08/2010 09:34



Ah ben ça calme !


Quel oeil !



bouri alias Thomas 07/08/2010 00:19



merci de ces éclaircissements Laurent je n'avais jamais fait le rapprochement alors que j'ai tous les albums de cette collection. C'est bluffant.



Lefeuvre 07/08/2010 12:37



 


Salut Bouri/Thomas!


Comment va Brest ?


Merci du commentaire : Il me fait d'autant plus plaisir qu'il est toujours un peu gênant quand on est soi-même auteur de "s'attaquer" (ou tout du moins critiquer) ce que font
les petits camarades. Ce n'est d'ailleurs pas tant aux auteurs eux-mêmes que j'envoie un message subliminal du genre «Vu ! Gaulé !», car il n'y a pas vraiment de pompe au sens «
décalquage » comme dans les chroniques habituelles consacrées aux frazettades (encore que). Ceux que je « vise » ici en réalité seraient plutôt les éditeurs et
directeurs de collection eux-mêmes qui, croyez-moi, connaissent ces références type Slaine ou Frazetta sur le bout des doigts, et que ça ne gêne absolument pas de se planquer derrière leurs dessinateurs pour aller piquer
impunément dans ces jardins-là.


 


Je fais partie des milliers de gribouilleurs que Frazetta aura époustouflé/inspiré/fait rêver... et je suis un peu navré suite à sa mort il y a maintenant 2
mois que très peu parmi ceux qui lui doivent une grande partie de leur inspiration (et ce n'est pas un crime d'être inspiré de quelqu'un : on l'est
tous !) ne lui rende hommage, au mieux en faisant un petit dessin, alors que de son vivant, c'est en lui piquant des petits trucs
(voire des gros), souvent sans sa sensibilité du maître, et sans avoir la décence de le
reconnaître. D'où cette chronique qui a encore de longs jours devant elle !


 


Au moins, j'aurai contribué auprès d'une personne à rendre un peu à César !


Mais je développe un peu quand-même : Il n'y a pas de hasard : Ce sont les grands éditeurs tels Soleil, Delcourt et Glénat, dont les politiques éditoriales
consistent à noyer le marché de titres, sans regarder vraiment ce qu'ils publient, qui usent et abusent de ces
procédés. Qu'un titre ou un concept fasse ses preuves auprès du public, et vous pouvez être sûr que dans les mois qui suivent, chacun
d'entre eux fournira sa déclinaison susceptible de séduire et draguer le même public. C'est comme ça au cinéma, en littérature, en musique, ou pour le camembert.


 


Voyez toutes ces BD sur le thème de la piraterie, suite à l'immense succès de « Pirates des
Caraïbes », ces BD des « Meilleures Blagues Ch'tis » suite au carton du film de Danny Boon ou aux polars ésotérico-conspirationnistes sortis dans la foulée des « Da Vinci
Code » et autre Triangle Secret. Ca ne veut pas
dire pour autant qu'il n'y a pas d'excellentes choses à paraître chez ces éditeurs ! (Et puis c'est une affaire de goût).


 


Pour un jeune auteur qui a envie de faire ses preuves, ces politiques éditoriales peuvent paraître comme une opportunité de se faire remarquer. Au final,
parmi plus de 4000 nouveautés par an, ce jeune auteur n'est qu'une place tenue chez un libraire déjà noyé, comme un fantassin tient une position. Mais qu'il crève, et personne ne le reconnaîtra
comme un des siens, et nombre de séries sont interrompues après un tome aux ventes jugées « insatisfaisantes ». Où est le respect?


 


Nombre de séries à succès ont commencé avec un premier tirage extrêmement faible ! C'est le public qui
choisit ce qu'il aime et défend... Encore faut-il qu'il aie le temps de connaître le potentiel joyau. Il n'a jamais été facile de faire sa place dans
la bande dessinée, mais je suis persuadé plus que jamais, que quelles que soient vos envies, suivre les modes, à plus fortes raison dans la période de surproduction dans laquelle nous sommes, est
le pire moyen de se faire entendre et lire !


 


Montrer quelques ficelles, pointer quelques « foutages de gueule », c'est surtout rendre hommage à ceux qui refusent de jouer ce jeu. Pour moi, ça veut dire Le Lombard, Dargaud, Mosquito, P'tit Louis. Et je ne parle pas de
genre de bande desinées publiées... mais de philosophie plus respectueuse du livre, des
auteurs... et donc des lecteurs !


 


Comme vous voyez, on est semble-t-il très loin de Frazetta. Je crois que ce qui se fait autour de son travail est caractéristique de notre temps. Par
l'exemple précis, on remonte à un comportement général qui fait du mal à ce genre que j'aime passionnément. D'où ces chroniques!



A Propos De L'auteur

  • Lefeuvre
  • Auteur BD/Illustrateur né en 1977, marié et papa de deux enfants.
  • Auteur BD/Illustrateur né en 1977, marié et papa de deux enfants.